Et puis, il y a ceux que l’on croise, que l’on connait à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie.
-Victor Hugo
Québec, Canada
Cette chaude journée de juin était promise aux réjouissances dans l’enceinte des fortifications de la ville de Québec. Sur les 360 m de la terrasse Dufferin des concerts musicaux était donnés en l’honneur du 350iem anniversaire de la fondation de la ville. Des violons et des trompettes s’accordaient pour offrir aux passants bruyants et aux observateurs silencieux des symphonies parfois connues parfois inconnues. Des centaines de personnes déambulaient le cœur joyeux offrant leurs visages aux doux rayons de soleil qui transperçait les nuages de ce ciel bleu.
Cette après-midi-là, deux cousines originaires de Montmagny qui avaient l’habitude de sortir ensemble pour aller danser avaient choisies l’ambiance douce et festive du Vieux-Québec pour égayer leur journée de congé. Elles vivaient toutes les deux dans la vielle capitale depuis peu. Micheline avait quitté le nid familial depuis quelques mois pour s’installer avec sa sœur et travaillait à la dactylo pour le gouvernement. Pierrette venait d’emménager dans un petit appartement que son employeur, un médecin ayant son propre cabinet en basse ville, lui avait fourni. Elle avait quitté son village à tout juste 17 ans pour étudier à l’école des beaux-arts de Québec contre l’avis de ses parents qui ne voyait pas l’art comme une façon de gagner sa vie.
Vers le milieu de l’après-midi, le ciel commençait à grisonner mais personnes ne semblait y prêter la moindre attention jusqu’à ce que l’averse tombe d’un seul coup alors que quelques rayons de soleil continuaient à percer les nuages. La foule s’était réfugiée sous les grandes coupoles dentelées de la terrasse. Pierrette et Micheline s’était rapproché l'une de l'autre alors que l’air était un peu plus frais. Pierrette sentit un coup de coude lui chatouillé le ventre.
-Regarde Pierrot les deux matelots là-bas.
Elle avait immédiatement levé la tête vers le point que lui indiquait sa cousine de l'autre côté de la coupole à quelques mètres seulement d'elles. Elle vit deux jeunes hommes qui discutaient ensemble en souriant. Elle en remarqua un en particulier. Chatain-Blond aux yeux bleu. Elle aurait pu croire à un Allemand si ce n’était de l’uniforme panaché typiquement français qu’il portait. Un pantalon blanc et un haut couleur marine ouvert sur un sous-vêtement rayé blanc et bleu.
-Viens on va leur parler.
Micheline attrapa Pierrette par le bras et l’entraina avec elle.
-Mais non voyons.
Mais il était trop tard. Les deux matelots avaient déjà remarqué les deux jolies jeunes femmes grandes et élancées au brushing impeccable malgré l’humidité de la pluie qui se dirigeaient dans leur direction. Ils sourirent d’amusement et de surprise. Les deux garçons portaient un bachi, bonnet de matelot en drap de laine blanc. Sur la ceinture du bachi l’on pouvait lire Marine Nationale. En voyant le pompon rouge du bonnet, sans comprendre pourquoi, Pierrette eu envie de rire. Ce fut le jeune homme aux cheveux bruns qui parla en premier.
-Bonjour mesdemoiselles.
Instinctivement Pierrette regarda le blondinet même s’il n’avait pas encore parlé. Il semblait un peu plus réservé que son compagnon mais un sourire charmant ne quittait pas son visage. Son regard croisa le sien. Il lui fit un clin d’œil et elle lui répondit par un sourire timide avant de se retourner vers sa cousine.
-Bonjour. Voici ma cousine Pierrette et moi c’est Micheline.
Les deux matelots se présentèrent à leur tour. Le brunet s’appelais Louis et le blondinet s’appelait Robert. Ils avaient un accent un peu différent que ce que les deux jeunes femmes étaient habituées d’entendre.
-Vous êtes en escale ici? Demanda Micheline
-Oui. Nous levons l'encre demain pour Montréal.
Plus bas dans le port était amarré La Guépratte, un escorteur d’escadre de la marine française faisant escale dans la ville pour huit jours. Les plus de 300 hommes de l’équipage de ce vaisseau, forgé dans les chantiers de la Gironde, profitaient de leur dernière journée à terre dans la capitale française en Amérique.
-Nous n’avons pas encore eu l’occasion de visiter cette partie de la ville. Si vous le voulez bien, vous pourriez être nos guides pour cette visite. À moins que d’autres personnes vous attendent?
Pour donner suite à la proposition de Louis, Micheline se tourna un bref instant vers sa cousine et sans attendre sa réponse, le sourire aux lèvres elle accepta. L’averse s’arrêta quelques minutes plus tard ne laissant que l’odeur salée de pluie dernière elle. Le quatuor quitta la promenade Dufferin et s’engouffra derrière le château dans les petites rues animées du vieux Québec.
-Vous ne jasez pas beaucoup vous?
Micheline s’était tourné vers Robert qui lui répondit par un sourire amusé. En effet, il était un homme de peu de mot, mais en général les femmes appréciaient qu’il les écoute sans toujours raconter ses exploits comme le faisaient beaucoup de ses compagnons.
-Pierrette a de la jasette, elle va vous dégêner.
Micheline offrit à sa cousine ce sourire qu’elle connaissait que trop bien et pris le devant de la marche avec Louis à ses côtés laissant Robert et Pierrette seuls à l’arrière. Ils explorèrent les rues en discutant et commentant ce qu’ils voyaient sur leur passage. Comme Micheline l’avait prédit, la conversation entre le blondinet et sa cousine coulait comme s’ils s’étaient toujours connus mais avec cette petite gêne et cette retenue si caractéristique des premiers moments avec la personne qui nous plait.
-Vous aimeriez une glace? Demanda Robert à sa nouvelle amie
Pierrette le regarda les yeux grands ouverts, incrédule, et il trouva cela irrésistiblement charmant.
-Nous avons de la glace qu’en hiver, Robert. Vous n’en trouverez pas l’été, à moins, peut-être d’aller dans le nord du Canada, mais encore là je ne suis pas certaine.
Il ne put s’empêcher de sourire devant son expression troublé et il tourna la tête vers un kiosque coloré qui était apparu sur le pavé de la place Royale. Pierrette suivi son regard et son visage s’adoucit.
-Oh de la crème à glace.
Et le duo rit en cœur les yeux dans les yeux.